LETTRE RESPONSIVE DU PRESIDENT DE LA CCIH
AU DIRECTEUR GENERAL
LES ENTREPRISES DESCHAMPS FRISCH S.A.
Port-au-Prince, le 5 Octobre 2005
Monsieur Peter J. Frisch
Directeur Général
Les Entreprises Deschamps-Frisch S.A.
En ses bureaux
Monsieur Frisch,
J’accuse réception de votre courrier daté du 30 septembre 2005 ou vous informez la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haiti (CCIH) de votre démission comme membre. Dans votre lettre, pour le moins inattendue
et accusatrice, dans le fonds comme dans la forme, vous justifiez cette démission en faisant valoir qu’il vous est « pénible de constater que des personnalités du Conseil actuel [de la CCIH], aveuglées par des intérèts personnels, posent des actes au bénéfice d’ entreprises dominicaines ou autres au détriment des entreprises haitiennes et de l’industrie nationale ».
D’une manière générale, je commencerai par souligner que votre perception résulte d’une lecture partielle ou sélective (à dessein ?) des réalisations concrètes du nouveau Conseil de la CCIH au profit de l’industrie
nationale. Eut-elle été objective, et non voilée par une forme de passion à peine contenue, cette lecture vous aurait certainement appris que le leadership actuel de la CCIH, dans le secteur privé des affaires,
est lié aussi à son renforcement par l’arrivée d’industriels dont nous défendons les intérèts du bec et des ongles tous les jours. Sans relache. Avec
conviction, courage, abnégation et volonté. La CCIH, souvent au péril de la vie de ses principaux dirigeants, n’est-elle pas à l’avant-garde de la lutte
contre la contrebande qui détruit tous les jours la véritable industrie nationale, non pas celle qui n’offre aucune valeur ajoutée à notre petite économie ouverte et qui pénalise le consommateur par des prix
nettement plus élevés que ceux appliqués par les importateurs réguliers.
Est-ce nécessaire de vous rappeler que la crédibilité actuelle de la CCIH lui vaut d’ètre souvent consultée par les autorités en place sur quasiment toutes les grandes décisions d’ordre économique et social affectant le devenir de la nation. C’est ainsi que nous sommes en mesure de favoriser la croissance des
entreprises haitiennes en encourageant systématiquement le gouvernement à mettre en place un cadre législatif et fiscal équitable, des mesures
exceptionnelles et des actions à court terme pouvant favoriser l’innovation, la productivité et la compétitivité de nos entreprises nationales qui
auront, tòt ou tard, a faire face au grand marché mondial en gestation.
Mais revenons aux faits, donc à votre lettre de démission. Dans celle-ci, vous avez choisi d’éviter de citer les personnalités que vous accusez d’ètre «
aveuglées par des intérèts personnels » en posant des actes hostiles aux industries locales. Vous faites ici clairement référence à Jerry Tardieu,
Vice-président du Conseil de la CCIH et à moi-mème, du reste les deux seules personnalités du Conseil actuel de la CCIH à ètre également membres du Conseil de « Le Nouveau Matin » société ayant gagné un appel d’offre
international lancé par l’Organisation des Nations Unies (ONU) pour l’impression des bulletins de votes, appel d’offre auquel cinq entreprises étrangères et quatre entreprises locales, dont la votre, ont participé. Soit dit en passant, nous apprécions et admirons l’attitude des autres sociétés haitiennes soumissionnaires pour avoir respecté le verdict d’une opération conduite dans les normes internationales d’éthique et de transparence. Infondé, tenace et mal placé, votre contentieux avec nous semble venir du
fait que « Le Nouveau Matin » sous-traitera une grande partie du travail d’impression auprès de plusieurs firmes étrangères partenaires sur ce projet. Voila! Les choses sont maintenant claires et nettes. Donc permettez moi, Monsieur Frisch, de vous faire valoir mes sentiments sur la question.
- Les positions respectives des membres du Conseil de la CCIH ne leur enlèvent en rien (ni à leurs entreprises respectives) la capacité et mème le droit de conduire des activités commerciales diverses, que celles-ci relèvent du commerce international ou de l’industrie locale. Ces membres ne sont nullement empèchés, statutairement, légalement (ou mème moralement) à participer à des appels d’offres nationaux ou internationaux dans un pays òu la libre concurrence reste un acquis fondamental à défendre assidà»ment par tous ceux qui ne croient pas dans les monopoles mais plutòt dans les attributions de marchés sur base de transparence et d’égalité de chance pour
tous !
- Très franchement, je comprends fort mal le fait que vos entreprises puissent réagir aussi négativement à l’octroi d’un contrat d’impression à « Le Nouveau Matin » suite à un appel d’offre international aussi ouvert que limpide. Faut-il vous rappeler ici que les plis ont été ouverts au Danemark par le bureau de l’ONU qui gère les appels d’offres de cette prestigieuse organisation internationale ? Auriez-vous réagi de la sorte si le gagnant de cet
appel d’offres était une firme allemande, française ou américaine ? Pourquoi vos entreprises n’ont-elles pas réagi aussi violemment lors de l’adjudication du contrat d’impression des Cartes d’Identification Nationale à une entreprise mexicaine ? Pourquoi les cahiers scolaires portant les logos de la Maison Henri Deschamps sont ils imprimés hors d’Haiti ? Pourquoi le Petit Larousse Haitien, produit et distribue par votre entreprise est-il imprimé hors de nos frontières ? Et puis entendons nous. Vous nous accusez de nuire à la production nationale. Monsieur Frisch, vous et moi savons que dans le cadre de l’impression de ces bulletins de vote, les intrants principaux, soit le
papier et l’encre qu’utiliseraient vos entreprises pour faire ce travail, seraient importés de l’étranger comme l’ont été les équipements. Nous devons justement continuer à travailler pour créer, dans ce
pays, un environnement des affaires sur et stable pouvant permettre aux entrepreneurs haitiens d’ètre de plus en plus compétitifs et capables de faire face à la réalité économique mondiale qui, grace aux Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), fait du « outsourcing » l’une des plus importantes dynamiques contemporaines.
Cela étant, Monsieur Frisch, à « Le Nouveau Matin », nous avons la conscience claire et ce, pour plusieurs raisons :
· D’abord, en participant à cet appel d’offres, « Le Nouveau Matin » ne s’est pas lancée, de façon opportuniste, dans des domaines d’activités qui
ne relèvent pas de sa charte fondamentale. En son article 2, les statuts de la société précisent clairement que « la société a pour objet principal :
l’exploitation d’un journal, l’exécution de travaux d’impression de quelque nature que ce soit, la préparation, la publication et l’édition de tout ouvrage. D’une manière générale, elle pourra passer tous actes liés directement ou indirectement à son objet ou à sa réalisation».
· La matérialisation des objectifs très ambitieux de la société nécessite des fonds importants que le journal ne saurait à lui seul générer à court
terme. C’est donc pour assurer la pérennité de l’entreprise que nous voulons diversifier nos activités lucratives. C’est le cas pour tous les grands quotidiens à travers le monde qu’il s’agisse du NY Times, du Monde, du Devoir - Il n’y a ici rien de nouveau.
· Dans cette mème veine, il convient d’ajouter, pour votre édification et celle de la société en générale que Le Nouveau Matin est une entreprise dont l’objectif est de produire un journal professionnel pouvant concilier les exigences citoyennes avec les finalités de l’investissement capitaliste sans que celui-ci ne vise la quète de profits à des fins de distribution de dividendes. Vous le savez bien puisque votre société a été l’une des premières auxquelles nous avons offert la possibilité de participer à ce projet citoyen. Les perspectives de rentabilité n’étant justement pas la
priorité de cet investissement, nous comprenons que vous ayez choisi de refuser cette offre. Nous ne vous en tenons nullement rigueur. A chacun sa perception de la rentabilité d’un investissement.
· Cela dit, Monsieur Frisch, vous n’ètes pas sans savoir que « Le Nouveau Matin» est TOUT SAUF l’oeuvre d’hommes et de femmes aveuglés par l’appat du gain ou les intérèt personnels. Toutefois, si besoin il en était, laissez moi tout de mème vous rappeler, Mr Frisch, que les hommes et les femmes ayant investi dans ce journal (vous les connaissez pratiquement tous) l’ont fait pour se donner un cadre adéquat à l’ expression continue de leur vision du pays, un pays qu’ils voudraient moderne, engagé résolument dans la voie de la démocratie, du développement économique, du progrès social et de la libre entreprise.
Monsieur Frisch, sachez aussi que les hommes et les femmes ayant investi dans ce journal croient que l’intérèt des forces vives de la nation est que ce
pays devienne un pays normal òu certaines normes de vivre ensemble et certaines valeurs fondamentales (surtout celle de tolérance dans le secteur privé) constituent des conditions essentielles à l’épanouissement de notre société dans toutes ses catégories. Sachez enfin Monsieur Frisch, que notre
investissement dans « Le Nouveau Matin», entreprise à l’actionnariat diversifié, n’est pas seulement celui d’hommes et de femmes d’affaires mais aussi et plutòt celui de professionnels, d’intellectuels, de banquiers, de journalistes, d’experts en communications, de professeurs, d’écrivains…, faisant tous preuve d’un sentiment, d’une conscience, d’une volonté d’appartenance nationale comme à aucun autre moment de notre histoire.
A toutes fins utiles, je voudrais aussi préciser ce qui suit de faà§on non équivoque. C’est sur la base de mes responsabilités en tant que Président du Conseil de « Le Nouveau Matin », donc celui chargé d’assurer la survie du journal Le Matin, quotidien presque centenaire, que j’ai personnellement pris l’engagement de participer à cet appel d’offres, en sachant
pertinemment qu’il serait du ressort du Conseil (à réunir à l’extraordinaire) d’accepter ou de refuser ce contrat si nous le gagnions. Or, justement lors de la réunion extraordinaire du Conseil òu j’informais tous les membres de mon initiative, Monsieur Henri Robert Deschamps, actionnaire du journal à titre individuel et dirigeant de vos entreprises, ne s’y est pas opposé.
Monsieur Frisch, à la lumière des faits sus mentionnés, j’espère que vous prendrez le temps de comprendre vraiment le motif de nos actions et que le
moment de colère passé, vous reviendrez sur votre décision. Les Entreprises Deschamps-Frisch S.A. que vous dirigez, ainsi que ses actionnaires, jouissent dans le milieu d’une excellente réputation durement
gagnée au cours de nombreuses années de labeur et de rectitude professionnelle. Il est évident que votre participation à la chambre nous est précieuse.
J’espère donc que tout ceci ne relève que d’un malentendu et je ne voudrais pas assimiler votre démission au fait que Les Entreprises Deschamps-Frisch
S.A. n’accepterait pas les règles de la libre concurrence en ces temps de la mondialisation òu nos grandes firmes doivent s’atteler activement à fourbir
leurs armes dans le cadre de l’arrivée de la Zone de Libre Echange des Amériques (ZLEA). Si tel était le cas, il est évident que nous aurons ici une divergence d’opinion sérieuse.
En guise de conclusion, j’ajouterais qu’aujourd’hui plus que hier, et demain plus qu’aujourd’hui, et ceci jusqu’au terme de son mandat, le Conseil actuel de la CCIH se battra pour un pays òu les entreprises commerciales haitiennes, faisant partie du mème secteur d’activités, pourront effectivement et librement participer aux appels d’offres sans que les
compétiteurs ne voient en cette participation un acte d’audace condamnable ou une volonté arrogante et mal placée de pénétrer des chasses gardées. La modernité est à ce prix.
En souhaitant sincèrement que vous reveniez sur votre décision, je vous prie de recevoir, Monsieur le Directeur Général, mes respectueuses et non moins
patriotiques salutations.
Réginald Boulos
Président du Conseil d’Administration
cc : Association des Industries d’Haiti (ADIH)
Association Touristique d’Haiti (ATH)
Chambre Américaine de Commerce en Haiti (AMCHAM)
Chambre Franco-haitienne de Commerce et d’Industrie (CFHCI)
Le Nouveau Matin S.A.
Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)