Haiti : De l’Espoir au chaos

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Nancy Roc, Montréal le 11 avril 2008.

Pendant près d’une semaine, Haïti a été secouée par de violentes manifestations contre « la vie chère », qui se sont très vite transformées en véritables émeutes de la faim et en scènes de pillage. Si Les Cayes, ville réputée calme, a été le surprenant détonateur d’une colère populaire prévisible, Port-au-Prince aura vécu des heures de terreur, notamment le 8 avril 2008, rappelant les pires moments de l’anarcho-populisme lavalassien. Au lendemain de ce chaos généralisé engendré par le laxisme des autorités face à la flambée des prix des produits de première nécessité sur le marché local et international, le premier bilan partiel est lourd : au moins 5 morts, une soixantaine de blessés et des dégâts matériels estimés à plus de 10 millions de dollars américains[1][1] au moment où nous rédigeons ce texte. Pendant plus de 72 heures, le pays et sa diaspora sont restés dans l’attente d’une réaction du président René Préval : une attente insupportable qui s’est soldée, le 9 avril, par un discours creux d’une quinzaine de minutes du chef de l’État qui n’a apporté aucune solution concrète et urgente à la souffrance du peuple haïtien. Malgré son appel au calme, on retiendra que René Préval n’a pas condamné les pillages et actes de violence perpétrés par des vandales qui ont infiltré les manifestants qui criaient légitimement leur colère et frustration. Les propos du chef de l’État ont attisé la colère des manifestants qui exigent désormais avec des partis politiques et des parlementaires la démission du premier ministre.

En attendant, la politique économique menée ces vingt dernières années - dont 17 ans de régime lavalassien- et l’irresponsabilité des autorités en place sont en train de mener le rafiot haïtien au naufrage. Le reste du secteur privé, déjà durement éprouvé sous le régime d’Aristide II, restera-t-il au pays après ce nouveau revers à ses investissements ? Le silence du président a-t-il fait preuve de complaisance ou de complicité avec le chaos orchestré par les casseurs ? Qui menait ces derniers et à qui profite ce chaos ? Quelles sont les leçons à tirer de la colère du peuple haïtien aujourd’hui ? Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre dans ce texte.

Une République de farceurs
Depuis le 1er avril dernier, de nombreuses manifestations contre la vie chère ont été enregistrées en Afrique : de Douala (Cameroun) à Abidjan (Côte d’Ivoire) et du Caire (Égypte) à Dakar (Sénégal), de Rabat (Maroc) à Mbabane (Zwaziland), les manifestations de rues ont ébranlé les capitales africaines contraignant les gouvernants à prendre des mesures pour contrôler les prix des produits des matières agricoles. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ils ont augmenté de près de 40 % en 2007 au niveau mondial. Le prix du blé est au plus haut depuis vingt-huit ans, celui du maïs, du riz, du soja, du colza ou de l’huile de palme a doublé, voire triplé, en deux ans au grand dam des populations pauvres dont les revenus ne progressaient pas autant.

La situation est tellement critique que le 2 avril, par la voix de son président, Robert Zoellick, la Banque mondiale a décrété qu’il fallait de toute urgence lancer un « new deal » alimentaire pour éviter que 33 pays connaissent des troubles politiques et sociaux. La hausse des prix des produits agricoles a des causes multiples : elle est due, entre autres, « à une demande accrue des pays émergents suscitée par la poussée démographique, mais aussi par une hausse du niveau de vie en Asie. Le monde agricole n’a pas pu suivre cette poussée de la demande, car les terres se raréfient en raison de l’urbanisation accélérée, en Chine comme en Inde, et à cause d’une productivité agricole toujours insuffisante dans les pays en développement.

Le réchauffement climatique contribue à aggraver les phénomènes de sécheresse ou d’inondation qui détruisent les récoltes. La hausse des prix de l’énergie a provoqué celle des intrants (semences, pesticides, engrais)». Quant au riz, crucial pour les Haïtiens, son prix a augmenté de 30% en deux semaines- « du jamais-vu», selon Patricio Mendez del Villar, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). La colère du peuple haïtien vient donc s’ajouter à celle des pays africains mais aussi des Philippines et de l’Argentine.

Il est clair que, en raison de la dépendance alimentaire d’Haïti, le pays ne pouvait échapper à cette crise mondiale. Toutefois, la sonnette d’alarme avait été tirée depuis longtemps par de nombreux experts et journalistes : il fallait accorder la priorité à la sécurité et à la relance de la production nationale. Le gouvernement Préval/Alexis, tout en ayant formulé le même vœu depuis 2006, n’a toutefois pris aucune mesure concrète pour le matérialiser. L’urgence a été accordée à la stabilité politique- nécessaire certes- mais le gouvernement a aussi commis une grave erreur, comme nous l’avons souligné dans notre dernier grand dossier : il a tout misé sur l’aide internationale pour faire face aux exigences économiques nationales. Pire ! Il s’est soumis aux diktats de la communauté internationale qui ont «guidé» un président élu sans programme économique. Quant à Jacques Édouard Alexis, sans doute trop préoccupé par ses aspirations présidentielles pour 2011, il n’a fait montre d’aucune vision et encore moins de leadership. Résultats : après le départ d’Edmond Mulet, les gangs se sont reformés, les kidnappings ont resurgi et le coût de la vie n’a cessé d’augmenter sans aucune intervention du gouvernement.

Parallèlement, le Parlement s’est enlisé dans une cascade de scandales et est devenu- notamment pour certains voleurs, « politicailleurs» à la recherche de gains faciles et trafiquants de drogue notoires- un précieux refuge où, sous immunité parlementaire, on se prête à toutes sortes de manipulations et d’exactions. L’interpellation du Premier ministre par la Chambre Basse, il y a environ un mois, n’a servi de leçons ni à celui-là ni à celle-ci. Le reste fait désormais partie de l’Histoire : le vote de confiance accordé par les députés à Alexis, le 28 février, a été sanctionné par le peuple qui a pillé la maison du Premier ministre et fait fuir les députés lundi dernier alors qu’ils voulaient tenir séance suite à l’insurrection de la ville des Cayes. Quant au président qui avait invité la population à venir le chercher si elle descendait dans la rue, il aurait eu de sérieuses sueurs froides sans la présence des 12 chars de la MINUSTAH qui ont sécurisé le Palais lorsque sa barrière a été écrasée par les manifestants ! Le mépris des dirigeants envers la population se paye donc de plus en plus cher et le peuple n’est plus dupe des élus ou des pseudo responsables qui se servent plutôt que de servir. Aujourd’hui, le «chlorox» qui brûle l’estomac du peuple a aussi répandu son acide sur les plus hautes autorités du pays qui, hier, se réclamaient de la gauche dure et pratiquent depuis des années une politique néolibérale.

Le 5 avril, Jacques Édouard Alexis a vainement essayé de désamorcer la bombe. Suite à l’insurrection aux Cayes, il a déclaré que les manifestations avaient été infiltrées par des trafiquants de drogue, contrebandiers et des violateurs de la Constitution pour semer la pagaille. L’annonce de l’injection rapide de 400 millions de gourdes dans des projets pour aider la population à faire face au chômage et à la cherté de la vie n’a eu aucun effet. Pour huit millions d’habitants affamés, cela équivaut à 50 gourdes par personne, soit moins de $ 2 US ! La patiente impatience du peuple a donc explosé pour aboutir au chaos vécu cette semaine. Même la MINUSTAH n’a pas échappé aux attaques du peuple. La République des farceurs, trompeurs, voleurs et kidnappeurs n’est plus qu’un rafiot prêt à faire naufrage…

Le spectre d’AristideSi le premier ministre a accusé les trafiquants de drogue et autres d’être derrière l’insurrection de la troisième ville du pays, il est étonnant de constater que des informations sûres faisant état de l’implication d’Aristide dans l’infiltration des manifestations n’aient pas été véhiculées par la presse. En effet, les attaques contre cette dernière ont constitué un premier indice aux observateurs car le peuple haïtien n’attaque pas les journalistes. Ensuite, des slogans figurant sur les pancartes de certains groupes rappelaient étrangement la dialectique lavalassienne : « boujwazi ap fè profi», « laprès ap fè pwezi ».

La spontanéité et la violence des pillages et des casseurs en ont surpris plus d’un, mais cette violence rappelait aussi les jours sombres qui ont suivi le départ d’Aristide en février 2004. L’attaque et le pillage du local d’Air France ont constitué un autre indice important. En effet, les manifestants ont déclaré au micro des journalistes que c’était « parce que la France avait fait partir Aristide » qu’ils agissaient ainsi. Dès lors, nous avons mené une enquête et des sources dignes de foi nous ont révélé qu’Annette Auguste alias Sò Ann et le Père Gérard Jean Juste auraient organisé une réunion avec leurs partisans aux Cayes avant l’insurrection du 3 avril et le dimanche 6 avril à Cité Soleil, 24h avant que la violence saccage la capitale.

Les attaques contre les bâtiments des services publics, les hôpitaux, les viols, la rage envers les entreprises privées mais aussi envers les petites marchandes ne caractérisent pas le peuple haïtien, même en colère, mais constituent des « actes de terrorisme », a finalement souligné un communiqué du Conseil de Sécurité de la Police Nationale (CSPN) au petit matin du 10 avril. Enfin, une source sûre, issue des plus hautes autorités des Nations unies à New York, nous a confirmé ce qui suit le 8 avril : « tout ce qui arrive maintenant est l’œuvre de Lavalas (…) depuis des mois des agents payés par l’exilé en Afrique du Sud parcourent le pays, organisent des cellules et se préparent politiquement.

La situation de « la vie chère » (…) tombe à pic en Haïti pour ces activistes de la démagogie qui en profitent pour créer le chaos. Il est vrai aussi que dans certaines villes, comme Les Cayes, les trafiquants de drogue ont peur car les américains s’installent dans une nouvelle base maritime qui va leur causer des problèmes, (…) Lavalas, pauvreté, trafiquants… et autres, ont intérêt à ce que le processus n’avance pas.»

La main cachée et armée évoquée par les autorités haïtiennes n’a pas hésité non plus à attaquer la MINUSTAH faisant resurgir la nécessité de constituer des forces de l’ordre nationales adéquates. Aux Cayes, tous les agents de compagnies de sécurité privées ont été désarmés et leurs armes réapparaissaient peu après entre les mains d’individus cagoulés constitués en véritables commandos montés sur des véhicules tout terrain.

L’héritage empoisonné d’Aristide a et aura encore de lourdes conséquences sur la conjoncture haïtienne et l’Espoir de René Préval n’a débouché que sur le désespoir. La libération systématique de la majorité des activistes lavalassiens tels qu’Annette Auguste, Père Gérard Jean Juste, René Civil ou le retour au pays de nombreux partisans zélés tels Mario Dupuis ont facilité l’œuvre de l’ex-dictateur à un tel point qu’aujourd’hui la question suivante n’est pas à écarter : le silence du chef de l’État a-t-il constitué une preuve de complaisance ou de complicité? D’autre part, l’État ayant pour mission de garantir la sécurité des vies et des biens, ne devrait-il pas dédommager les commerçants lésés ?

Un avenir sombre pour Haïti
La situation qui se développe depuis le 3 avril ne peut qu’entraîner le pays vers davantage de misère et fera fuir tout investisseur local ou étranger pour le reste du mandat de Préval. Aristide avait toujours prôné que sans lui ce serait le chaos et le populisme de misère n’a pas fini d’engouffrer Haïti dans une misère abyssale et d’empêcher toute avancée du pays vers un quelconque progrès. La faiblesse et les tâtonnements du gouvernement Préval/Alexis ne font que profiter au Parti Lavalas qui, nous l’avons toujours souligné, dispose d’une machine destructrice très bien huilée et largement financée.

Le discours du chef de l’État n’a pas convaincu la population et la démission d’Alexis est exigée tant par des partis politiques tels que La Fusion des sociaux-démocrates, le Grand Rassemblement pour l’Évolution d’Haïti (GREH), le Conseil National des partis politiques, Latibonit an Aksyon (LAA), le Mouvement Chrétien pour une nouvelle Haïti (Mochrena) que par certains parlementaires. Un groupe de 16 sénateurs (sur 27) demande la démission du Premier ministre pour ce 12 avril, date à l’issue de laquelle ils promettent de lui décerner un vote de censure. En faisant sauter ce fusible, cela changera-t-il la situation ? En effet, selon nos sources, le silence du président a aussi été dû aux tractations pour remplacer Jacques Édouard Alexis et des noms tels que Paul Denis et Evans Lescouflair sont déjà évoqués pour remplacer le locataire de la Primature.

L’avenir d’Haïti s’assombrit une fois de plus et nous venons encore de régresser. Ce pays sera-t-il éternellement un trou sans fond ? Alors que beaucoup veulent déjà le quitter, notre projection faite en face du porte-parole de Lavalas, Jonas Petit, dans les studios de Radio Métropole en 2000, nous revient à la mémoire : nous lui avions dit que si la politique de destruction et d’exclusion de Lavalas se poursuivait, Haïti deviendrait un grand rocher déboisé, peuplé d’analphabètes et de gangsters. En effet, le Parti Lavalas a toujours prôné- au début, à juste titre- que le peuple avait été exclu. Qu’à fait ce Parti depuis ? Il a exclu la bourgeoisie, l’intelligence et la tolérance. Il a fait assassiner et/ou exiler les meilleurs journalistes et son esprit populiste insidieux s’est infiltré puis incrusté à tous les niveaux de la société, y compris une partie de la presse. Celle-ci, en place et lieu de se former pour pratiquer un journalisme responsable dans un pays fragile, s’érige en tribunes populaires sensationnalistes en attisant les divisions de la société. Lors de la dernière conférence-débat organisée le 22 février dernier par le Groupe Média Alternatif autour du thème « Éthique journalistique aujourd’hui en Haïti : Pratiques et défis », Marvel Dandin, directeur de l’information de Radio Kiskeya, s’était interrogé sur la capacité de « nos journalistes» à appliquer les «principes les plus élémentaires » qui régissent la profession. Pour ce journaliste de carrière, les bases de l’éthique ne sont plus respectées. « Il y a péril en la demeure », avait-t-il estimé. Ce péril est d’autant plus déplorable, qu’une fois de plus cette semaine, des confrères photographes et des médias ont été victimes de la furie populiste alors qu’ils essayaient de faire leur travail malgré le danger qui prévalait dans les rues. Tout le monde sait que ces attaques contre la presse n’ont pas été perpétrées par le peuple haïtien affamé mais bien par des terroristes.

Jodi’a, sa rèd! L’heure est grave, très grave ! En effet, lorsque le rapport de la Banque mondiale souligne que 83% des cerveaux haïtiens se trouvent à l’extérieur, que reste-t-il dans le pays ? Des innocents croupissant dans la misère, des politiciens véreux, des gangsters, des démagogues, des voleurs, des violeurs et des kidnappeurs. Aujourd’hui, la minorité des investisseurs- dont de nombreux nouveaux et jeunes entrepreneurs- qui a eu le courage de continuer à investir dans le pays et à travailler dur, a été une fois de plus – et sans doute une fois de trop- victime sans que l’État lève les bras. Qui donnera des emplois à la majorité lorsque cette minorité s’en ira elle aussi ? René Préval et tous les Haïtiens auront-t-ils le courage de se ressaisir ?

Au moment où nous parachevons ce texte, un calme précaire semble s’installer à travers le pays et la tempête semble vouloir s’apaiser avec la fatigue de la population. Les réserves de nourriture et d’essence s’épuisent et les Haïtiens doivent se réapprovisionner. Aprè bal, tanbou lou…Malgré l’attaque contre Air France, le ministère français des Affaires étrangères a annoncé, le 10 avril, l’octroi à Haïti d’une aide d’un million d’euros dont 800.000 d’aide alimentaire, a fait savoir le Quai d’Orsay dans un communiqué.

L’OEA a aussi annoncé une aide d’urgence d’un million de dollars américains. Le même jour, le président de la Banque mondiale a réorienté les politiques de cette institution au profit de l’agriculture et de la lutte contre le réchauffement climatique. « La Banque mondiale, qui était un simple distributeur de prêts (…) doit devenir un système financier dédié aux populations les plus pauvres », a déclaré Robert Zoellick. Dans un communiqué publié le 9 avril, le RNDDH, a demandé au pouvoir en place de « revoir son orientation économique, de cesser de se faire dicter sa conduite par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, et d’appliquer une politique économique sociale prenant en compte les revendications et les intérêts de la population » . Certains économistes estiment désormais à près de 100 millions de dollars américains les pertes enregistrées au cours de cette semaine : Port-au-Prince saccagée, Pétion-Ville à moitié détruite, 22 stations de gazoline attaquées, d’innombrables magasins pillés, des morts, des blessés etc. Toute cette destruction a eu lieu sans une intervention de l’État et sous le laxisme complice des forces de l’ordre pendant 72 heures. Entre l’irresponsabilité de nos dirigeants et notre esprit autodestructeur, pourrons-nous jamais renaître de nos cendres ?

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