Lundi 24 septembre 2008. Ma montre marque 20 heures. Georges Bush est en direct sur toutes les grandes chaînes de télévision américaines. Le visage du président est blême. Ses propos sont rauques. Visiblement inquiet, étonnamment humble – une fois n’est pas coutume– Il tente de rassurer l’Amérique et le monde sur la crise financière qui secoue son pays et qui menace l’économie mondiale. Au pays de l’Oncle Sam, on assiste à un effondrement généralisé du crédit et la récession approche à grand pas.
Nous vivons un moment très particulier de ce siècle barbare, où les pouvoirs parmi les plus influents de la planète, sont aux abois face à un cataclysme financier qui semble vouloir tout emporter sur son passage. Partout dans le monde, les marchés financiers sont virtuellement en mode panique malgré des centaines de milliards d’euros, de dollars et de yens injectés par les banques centrales des grands pays. Ce 6 octobre, l’indice Dow Jones des 30 industrielles a cédé 3.58% – à 9.955,50 points – terminant ainsi pour la première fois depuis octobre 2004 sous la barre des 10.000 points
Pour venir à la rescousse du capitalisme dans la tourmente, Bush trace la route. Il accompagne sa partition de mouvements du visage qui donnent à son intervention la solennité qu’exige l’urgence du moment. Il annonce que le gouvernement fédéral américain injectera 700 milliards de dollars pour sauver les banques américaines en difficulté, redresser les cours boursiers en chute libre et assurer la stabilité mondiale menacée. God bless America. Sur ces mots, Georges Bush conclut ses remarques et se retire en donnant dos à la camera. À ce moment, il est difficile d’imaginer ce qui doit se passer dans la tête du président tandis qu’il regagne ses appartements.
Mais comme cela doit être sinistre, la Maison Blanche, le soir, quand les lourdes portes se sont renfermées, que les lumières s’éteignent une à une tandis que l’Amérique fait faillite et que les citoyens grondent de fureur. J’imagine chaque pas lugubre des agents du service secret entamant leur ronde comme un coup de marteau dans la tête du président américain. J’imagine les corridors déserts, les grands salons solennels aux boiseries dorées désespérément vides malgré le scintillement du cristal du Baccarat. J’imagine les lumières tremblantes des chandeliers se reflétant sur les grands miroirs tristes. C’est alors une nuit qui tombe sur Georges Bush et qui devrait être longue. À quoi ont servi toutes ces journées, ces années, ces combats si, en bout de ligne, l’économie du pays que l’on dirige est dans l’impasse, les ménages aux abois, les banques en faillite, la bourse en détresse, les classes moyennes lapidées, les entrepreneurs décapitalisés, les citoyens en perte de confiance, la nation en passe de précipitation vers le désastre…
Au plus bas dans les sondages, en fin de mandat, décrié, fatigué, les cheveux blanchis par sept années de l’exercice d’un pouvoir entamé avec les événements du 11 septembre, le président américain me parait bien seul. Sur le plus haut trône du monde, nous ne sommes assis que sur notre…
À l’heure où je publie cette chronique, des analystes crédibles et sérieux établissent un parallèle avec la crise de 1929. D’autres annoncent même la fin du capitalisme. Aujourd’hui, l’humanité se trouve confrontée selon André Gorz qui véhicule ici une conviction de plus d’uns – que la sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement, dit-il, sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer.
Mais comment diable en sommes-nous arrivé à devoir parler aujourd’hui de la fin du capitalisme alors qu’il y a moins d’une décade, les USA – porte-flambeau du libéralisme économique triomphateur était l’hyper puissance absolue avec une économie comptant pour 25% de l’économie mondiale.
Que s’est-il passé exactement ?
La crise mondiale actuelle a débuté avec les difficultés rencontrées par les ménages américains à faibles revenus pour rembourser les crédits qui leur avaient été consentis pour l’achat de leur logement. Ces crédits étaient destinés à des emprunteurs qui ne présentaient pas les garanties suffisantes pour bénéficier des taux d’intérêt préférentiels (en anglais le prime rate ») mais seulement à des taux moins préférentiels (en anglais le subprime »).
L’endettement des ménages américains a pu s’appuyer sur les taux d’intérêt extrêmement bas pratiqués pendant des années par la Banque centrale des États-Unis à partir de 2001 après la crise boursière sur les valeurs « internet ». En outre, les crédits étaient « rechargeables », c’est-à-dire que régulièrement, on prenait en compte la hausse de la valeur du bien, et on autorisait l’emprunteur à se « réendetter » du montant de la progression de la valeur de son patrimoine. On a ainsi pu soutenir la forte croissance des États-Unis.
Les crédits « subprime » étaient garantis par une hypothèque sur le logement acheté, l’idée étant que les prix de l’immobilier ne pouvaient que grimper. Dans ces conditions, une défaillance de l’emprunteur serait compensée par la vente du bien hypothéqué. De plus, ces crédits étaient souvent accordés avec des taux variables. Ainsi, les charges financières de remboursement étaient au début très allégées pour attirer l’emprunteur. Elles augmentaient au bout de deux ou trois ans et le taux d’emprunt était indexé sur le taux directeur de la FED.
Ce qui s’est passé est finalement assez facile à comprendre. Pour tenir compte de l’évolution de l’inflation et de la croissance américaine, la Banque centrale américaine a dû – depuis des années progressivement relever ses taux de 1 % en 2004 à plus de 5 % en 2006. Les charges financières des emprunts se sont considérablement alourdies. Un nombre croissant de ménages n’a pu faire face.
Parallèlement, au lieu de grimper comme anticipé, les prix de l’immobilier ont fini par se retourner à la baisse dans l’ensemble des États-Unis. En conséquence, la valeur des logements est devenue inférieure à la valeur des crédits qu’ils étaient supposés garantir. L’afflux des défaillances des emprunteurs et des reventes de leurs maisons hypothéquées a accéléré la baisse des prix de l’immobilier. Les pertes se sont donc accumulées également du côté des prêteurs. Des établissements de crédit spécialisés se sont, les premiers, retrouvés en difficulté. Ils sont tombés comme des dominos entraînant avec eux un nombre important de banques centenaires réputées solides dans le système.
À l’aube de 2008, le taux de non remboursement sur les crédits « subprime » atteignait un taux record pour l’ensemble des crédits hypothécaires aux États-Unis. Et les banques se retrouvèrent en possession d’un nombre record d’actifs immobiliers qu’elles ne peuvent aujourd’hui revendre et qui perdent tous les jours de leurs valeurs. Résultats : les rouages du système bancaire se sont enrayés. L’économie s’est crispée. La bourse a paniqué. Les valeurs boursières du CAC 40 au DAX ont plongé. Les déposants se sont rués vers leurs banques pour éponger leurs comptes. Le système est devenu de moins en moins liquide. Le bateau a pris l’eau….
Le déclencheur de la crise se situe donc dans un sous-compartiment du marché immobilier américain. Autre effet multiplicateur de la crise : la titrisation qui consiste à transformer des crédits distribués par une banque en titres de créances (obligations) qu’un investisseur peut acheter et vendre à tout moment. Ces obligations étant théoriquement adossées à un portefeuille d’actifs, elles ont sauté quand la valeur de ces actifs s’est écroulée. Avec la titrisation, la vigilance des banques qui ont initié les crédits aux ménages a été moins importante sur la capacité de ces derniers à rembourser correctement leur emprunt. Le reste. On connaît. L’effondrement des obligations a entraîné un mouvement de retrait massif vis-à-vis de ce papier commercial ainsi que l’assèchement brutal de la liquidité bancaire à partir de juillet 2007.
Toutes les banques européennes, mais aussi des compagnies d’assurances de plusieurs pays, sont impliquées. Elles ont participé au processus, notamment a travers leurs filiales américaines, en achetant ces produits financiers titrisés. La mondialisation ayant engendré l’émergence d’une place financière globale ou il est possible d’acheter et de revendre en temps réel des actions de tous les pays, des investisseurs du monde entier se retrouvent aujourd’hui bafoués avec l’effet de chaîne de la débâcle immobilière américaine. Par leur impact sur l’économie mondiale, les retombées de cette débâcle contribuent à ronger les marges de manœuvre budgétaires de pays dont les économies sont réputées solides. En Australie, l’État a carrément dû acheter une banque commerciale privée pour la tenir en vie et protéger les épargnants.
Et l’économie haïtienne dans tout cela ?
Très peu lié aux activités de ce vaste ensemble de boursicoteurs anonymes qui déterminent les fluctuations du Dow Jones ou de Nasdaq, elle ne devrait pas être trop affectée. Force est de constater que notre petite économie ouverte est très peu concernée par les trépidations de cet essaim d’investisseurs qui achètent et revendent tous les jours des actions et obligations de pays du monde entier. Bien sûr, notre économie étant considérablement « dollarisée » (plus de 50% des dépôts du système financier haïtien sont en dollars), elle reste sensible aux décisions de la Réserve fédérale américaine (FED) qui font réagir automatiquement les banques haïtiennes à la moindre baisse ou hausse des taux d’intérêt américains. Probablement que les transferts d’argent (remittances) diminueront du fait de l’impact de la crise sur les ménages haitiano-américains. Mais sans plus !
Les grands perdants de cette crise sont les élites économiques haïtiennes qui ont pris l’habitude de systématiquement miser en bourse la quasi totalité de leurs excédents de liquidité. De ce point de vue, cette crise internationale est une leçon pour les capitalistes haïtiens qui placent tous leurs avoirs à l’étranger souvent à des taux de rentabilité dérisoires. En transférant allègrement hors frontière ces avoirs durement gagnés, les capitaines d’entreprises locaux ont affaibli l’épargne locale et l’économie haïtienne en général.
En n’investissant pas dans leurs propres pays dans des projets porteurs et modernes, ils contribuent à maintenir le statu quo en Haïti alors que le pays peut rebondir pour peu qu’il y ait une reprise même minime des investissements privés. Cela demande d’abord chez nos « tenants de l’avoir » une petite révolution mentale, une sorte de mise à jour de leurs priorités à long terme. Haïti peut redevenir, comme dans les années 50, une patrie du travail, du mérite et de la fraternité. Haïti peut être un pays où la promotion sociale est possible, encouragée, voulue. Tout n’est pas une fatalité. Mais voilà, pour avancer vers la modernité, Haïti doit compter sur une bourgeoisie d’affaires qui consent à allouer au moins la moitié de son épargne à l’investissement local.
Tenez, ce 11 octobre, j’étais à New-Jersey. Au Sheraton de Newark, se tenait le Congrès national des haïtiano-américains organisé par la Haitian League que préside le Dr Bernier Lauredan. Je répondais à une invitation de la Banque interaméricaine de développement et du Centre haïtien de facilitation des Investissements qui offraient, dans le cadre de cet événement, un cocktail sur le thème : « Haïti : les opportunités d’investissements pour la Diaspora ».
À peine assis dans cette salle élégamment décorée pour la circonstance qu’un ami – industriel haïtien ayant fait le déplacement de Port-au-Prince comme moi – me glisse à l’oreille sur un ton misérieux, mi-blagueur: « Je suis ruiné ». Je réalise très vite qu’il ne blague pas. Toujours en chuchotant, le pauvre m’informe que ses avoirs placés en bourse s’étaient quasiment volatilisés. « Sim te konnen » , me dit-il en précisant qu’il venait de perdre en un mois le produit de plus de 10 années de travail investi dans les différentes places financières réparties dans des actions d’entreprises disséminées un peu partout.
Il s’était fait convaincre par son fournisseur de matières premières chinois d’investir dans les bourses asiatiques. Scénario catastrophe puisque les bourses de Shanghai, Tokyo, Hong Kong et Singapour ont vite fait d’allumer le signal de détresse et plongé dans le sillage de la Bourse de New York, face aux inquiétudes croissantes des investisseurs, confrontés aux nouveaux signes de propagation de la crise financière et aux tensions du marché interbancaire.
Encouragé par son client belge de vingt ans, cet ami misait aussi sur des places financières européennes. Pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, m’explique-t-il. Ce panier aujourd’hui se désemplit à la vitesse de la glace qui fond sur un radiateur. Pour la seule journée de vendredi dernier, le CAC 40 français a terminé la séance en baisse de 9%, Londres a perdu près de 8%, Francfort s’est effondré de 7 % et Milan a dégringolé de 8,24%.
Naturellement, je compatis au drame de cet ami qu’une intelligence intègre a protégé des ambitions médiocres. Son calvaire me désole. L’homme est de grande qualité. S’il est patient, mon ami verra les cours boursiers remonter. En attendant, il s’est appauvri. Eût-il investi une portion de son argent en Haïti, chez lui, dans un environnement qu’il maîtrise, qu’il ne serait probablement pas dans cette situation. Bien sûr, je connais la réalité des aléas et limites de la vie économique haïtienne. Je milite dans le milieu des affaires depuis assez longtemps pour être témoin à charge de tout procès accusant l’État d’être prédateur envers l’investisseur haïtien. Alors que cet État n’a même pas la décence d’offrir le strict minimum en termes d’infrastructures et services de bases – électricité, routes, sécurité… – On connaît la chanson par cœur.
Je ne verse pas ici dans un discours démagogique. J’exprime plutôt une conviction farouche. Pour moi, balancer un portfolio d’investissement privé exige que l’on fasse la part des choses. Il faut rechercher un équilibre en allouant autant que nécessaire certains actifs dans des instruments financiers internationaux conservateurs. Certes ! Ce que je dénonce ici, c’est la conséquence de notre déficit de volonté, de notre manque d’imagination à concevoir des projets nouveaux sur lesquels les nantis locaux peuvent réaliser des profits considérables malgré les problèmes et handicaps inhérents à la conduite des affaires chez nous. Les élites qui ne construisent pas l’avenir d’un pays en y investissant suffisamment sont condamnées à le subir.
(à suivre)
Par Jerry Tardieu
lundi 13 octobre 2008